BAB EL OUED

 

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Extraits d’un reportage de

Jean Brune

 

La Dépêche Quotidienne d'Algérie

 Un homme et un argot résument depuis un demi siècle ce faubourg plus peuplé que Tours, Arles, Dax ou Vesoul. L’un et l’autre portent le même nom : Cagayous. Mais la silhouette de l’homme s’est estompée et l’argot disparaît dans un français simplement plus coloré que l’on parle à l’Académie.

Il n’est plus nécessaire d’emporter le glossaire de Musette pour se faire comprendre à Bab-El-Oued… Et il faut découvrir un successeur à Cagayous.

La difficulté commence, quand on tente de trouver une formule capable d’enfermer en quelques mots, ce qui fait le charme et l’originalité de Bab-El-Oued et de résumer la diversité des personnages qui y vivent dans le raccourci d’une silhouette.

C’est pourtant par la que je veux commencer ce reportage.

Alors, qu’est-ce que Bab-El-Oued ?

Ce n’est pas seulement un quartier espagnol, car aux premiers carriers de Valence sont venus se joindre les pêcheurs napolitains, les charretiers des Baléares, les laitiers maltais, les maçons de Lombardie et les maraîchers mahonnais.

On ne eut pas dire non plus que ce soit un quartier populaire parce que ce mot que tous les imbéciles ont voulu annexer à leur sottise, a perdu l’essentiel de son sens.

Est-ce un quartier pauvre ?

La fortune ne suffit heureusement pas à définir les hommes.

Comment dessiner les personnages type de Bab-El-Oued ?

Es-ce l’une de ces filles brunes à la jupe trop serrée, parée d’une rose ou d’un œillet rouge, comme on en voyait autrefois sur les calendriers publicitaires des cigarettes Berthomeu ?

Est-ce un garçon chaussé d’espadrilles, ou perché sur des talons un peu trop hauts, et qui a noué un foulard sur une blouse en « bleu de Chine » ?

Bab-El-Oued, sans doute, a été tout cela à la fois. Mais il ne se reconnaît plus dans ces images et, s’il en évoque parfois la couleur et le pittoresque, ce n’est jamais que pour en sourire, comme on s’amuse à feuilleter les photographies délicieusement surannées des albums de famille.

Non… Bab-El-Oued, c’est désormais autre chose !...

Ce n’est pas une ville espagnole, ni italienne, ni française… C’est une ville nouvelle… Une ville comme il n’en existe nulle part ailleurs.

C’est une ville synthèse.

Elle est née du brassage de tout ce que la Méditerranée compte de pèlerins de l’aventure, dont les yeux sont accoutumés à chercher au delà de l’horizon de la mer d’insaisissables eldorados.

C’étaient des Napolitains orgueilleux, des Maltais subtils, des Corses fiers comme des condottieres, des Andalous nonchalants, des Calabrais têtus, des Catalans tragiques… et des Français plus sceptiques que toutes les races du mondes puisqu’ils sont capables de rire même des miracles qu’ils accomplissent.

Par un curieux paradoxe, ces hommes qui couraient derrière des trésors, les apportaient avec eux. Ils venaient en Afrique chercher je ne sais quel bonheur de vivre cueilli à la pointe des palmes nonchalantes. Ils ne l’ont pas trouvé. Mais ils ont importé un prodigieux acharnement au travail, et toutes les traditions latines qui comptent parmi les plus somptueuses du monde.

Ils ont surtout apporté la gaieté et la jeunesse des races régénérées par les échanges… Une vivacité que les bourgeois glacés et pincés jugent vulgaire mais qui n’est qu’une manifestation de la spontanéité des gens sincères et simples… la bonhomie familière des peuples qui ont trop souffert pour ne pas avoir appris les vertus de l’indulgence… et qui savent dissimuler les soucis quotidiens derrière des plaisanteries et des rires qui sont la pudeur des gens pauvres.

Voilà Bab-El-Oued.

On ne peut plus le définir à travers le nom d’une race ou la silhouette d’un homme.

C’est un garçon moins débraillé qu’on ne l’imagine, c’est une fille moins compliquée que celles qui planent sur le pavé réputé chic du pavé de la rue Michelet. Ce sont, peut-être, plus simplement, des garçons et des filles qui s’abandonnent à la gaieté de vivre à leur guise.

C’est le quartier où l’on assiste tous les jours au fascinant triomphe de la jeunesse et de la vie.

 

Naissance de Bab-El-Oued

Pour comprendre la naissance de Bab-El-Oued il suffit de regarder le plan d’Alger de 1830/ Sur une  arête rocheuse, face à la vieille tour de l’Amirauté il y  a la ville. Elle est enfermée dans des remparts qui passent d’un côté  là où s’élèvent aujourd’hui le Lycée Bugeaud et la Caserne Pélissier… De l’autre à la place de l’Opéra et du Square Bresson Briand. C’est ce que nous appelons la Casbah.

Elle forme un trapèze appuyé à la mer que l’on retrouve comme une tache blanche sur toutes les gravures du passé et dont le petit côte - celui du haut – est fermé par les fortifications qui protègent le palais du Dey, entre l’actuelle prison civile et la vieille Porte Neuve.

Dans la ville les classes sociales sont étagées, assez curieusement, le long de la pente ; la hiérarchie épouse le relief. En haut il y a le Dey enfermé dans son palais parce qu’il redoute les mouvements d’humeur du peuple et les intrigues des ambitieux. Au centre il y a les bourgeois et les commerçants. En bas le même peuple, des marins et les esclaves parqués dans des bagnes.

A gauche de ce trapèze blanc, au delà des remparts, s’ouvre l’amphithéâtre aristocratique de Mustapha…  et sur ces pentes boisées s’élèvent les luxueuses villas aux jardins de rêve tout bruissants  de la chanson conjuguée des sources et des palmes…  Les corsaires célèbres soustraient à l’autorité parfois trop ombrageuse du Dey et cachent dans le secret de ces retraites fleuries ; le sourire des belles favorites.

A droite, au contraire – ou, si vous préférez au Nord-Est – l’arête d’El Kettar est le domaine des morts, et les basses terre abandonnées en terrains vagues qui servent de dépôt d’ordures. Le fort qui occupait l’emplacement de la caserne Pélissier s’appelait : Bordj Ezzcubia ou Fort des Ordures.

Enfin, au fond du cloaque, sans la grande faille qui s’ouvre entre les pentes d’El-Kettar et les contreforts de la Briand coulait l’Oued …  le fameux oued qui allait donner son nom à la nouvelle Babel latine. Il se jetait entre la Consolation et Nelson, à la hauteur de la gare désaffectée… et la porte qui donnait sur ce désert nauséabond, s’appelait tout naturellement Bab-El-Oued, la porte de l’oued.

Quand les premières unités du corps expéditionnaire descendues du Fort l’Empereur furent entrées à Alger par la Porte Neuve, dans la matinée du 5 Juillet 1830, on logea les soldats dans les bagnes rendus disponibles par la libération des esclaves, et les états-majors réquisitionnèrent les palais officiels.

Mais la ville étouffait déjà dans le corset de ses remparts et le futur destin des faubourgs d’Alger fut amorcé tout naturellement suivant le plan ébauché depuis longtemps par les habitudes. Les généraux s’installèrent dans les luxueuses villas de Mustapha. Les cabaretiers et les truands allèrent rejoindre au-delà des cimetières et des dépôts d’ordures, la foule des coupe-jarrets qui y vivaient déjà un peu en marge des règlements édictés par la police du Dey d’Alger. Puis surgirent les émigrants faméliques venus de Valence. Ils suivirent la crue. Ils trouvaient au-delà des portes de Bab-El-Oued à la fois un gîte et un moyen de vivre. : La Carrière.

La fameuse carrière d’où l’on commençait à extraire la pierre que l’on engloutissait dans les travaux de la ville et du port. Et c’est pourquoi le plus vieux quartier de Bab-El-Oued s’appelle La Cantera : La Carrière.

Alors apparurent, venus de tous les rivages et de  toutes les îles de la mer Méditerranée, les pêcheurs napolitains, les Mahonnais et les Maltais qui se firent pêcheurs, maraîchers ou laitiers. Ils retrouvèrent à la Cantera avec les échos de toutes les chansons de la mer latine, des hommes qui parlaient à peu près la même langue.

Bab-El-Oued devint un village, et dans ce village la vie s’organisa selon les rythmes simples qui commandent à l’épanouissement de toutes les communautés humaines. Il y eût le bassin où l’on faisait boire les chevaux et où les filles lavaient le linge. Il y eût les écuries où l’on abritait les bêtes qui tiraient les chariots chargés de pierres. Il y eût le « trou » où les gosses allaient déchirer leurs culottes.

Quand il y eût les Messagerie et le Moulin, Bab-El-Oued sut qu’il était devenu un gros bourg et pour le lui confirmer on le dota d’une gare.

Enfin quand s’élevèrent les manufactures, les descendantes des carriers valenciens se firent cigarières.

Les nouvelle « carrières » d’où Bab-El-Oued tiraient l’essentiel de sa vie s’appelèrent Berthomeu, Job ou Bastos et le faubourg eut la fierté d’apprendre qu’il avait dépassé en cent vingt ans plus de cinquante villes françaises qui étaient déjà célèbres quand Bab-El-Oued n’existait pas encore.

Cependant les étapes de cette prodigieuse histoire ne sont pas gravées dans le marbre des monuments. Elles survivent simplement dans la mémoire des hommes à travers les noms des quartiers de Bab-El-Oued.

Le bassin où les chevaux allaient boire, c’est la Basetta, et l’on dit encore le quartier de la pompe, celui des Messageries de la Gare ou du Moulin.

La naissance et l’évolution de Bab-El-Oued, c’était, si l’on peut accoler ces deux mots, une épopée faubourienne et elle doit une part du prestige qui nous ravit encore au talent d’un homme qui a su en enfermer la diversité en un seul nom : Cagayous.

Nous reviendrons naturellement sur ce héros désormais légendaire et sur le cadre où s’est écoulé sa vie savoureuse. Mais avant d’en finir avec ce chapitre il faut noter l’étonnant symbole que propose Bab-El-Oued au désarroi de notre temps.

Car tous les hommes si différents et si semblables, venus de tous les horizons de la mer latine, le génie français a su les rassembler pour leur donner le goût et le sens d’un avenir commun. Ils n’ont pas oublié les races auxquelles ils appartiennent encore, mais ils ont accepté de s’atteler à une grandeur d’une tâche collective.

Il est ainsi prouvé que l’union, la fraternité et la paix sont des miracles possibles, quand ils ne sont pas empoisonnés par de stupides arrières pensées racistes ou par la régression de l’intransigeance religieuse.

C’est la plus belle leçon de Bab-El-Oued.

 

La Place Lelièvre où bat peut-être le coeur de Bab-El-Oued

Voici la place Lelièvre… Chaque fois que j’y reviens, je ne peux pas m’empêcher de penser à mes amis les animateurs de l’Amicale des anciens élèves de l’école dont le dévouement est à la fois un symbole et un réconfortant exemple. Je revois le visage de M. Landais, des frères Félicié, de M. Solivérès dont j’aime beaucoup le talent de chansonnier, et de M.Chartier pour qui donner est un sacerdoce.

La place Lelièvre, c’est un des hauts lieux de Bab-El-Oued … Mais l’Amicale des anciens élèves, qui réunit trois générations d’enfants du faubourg, c’est beaucoup mieux encore. C’est l’un des plus hauts lieux de la générosité et du dévouement.

On connaît en général et l’on s’amuse volontiers de la gaieté de Bab-El-Oued. On ne sait pas assez que derrière cette gaieté se cache une sensibilité aiguisée par une longue habitude des difficultés et des misères de la vie. La gaieté, c’est une sorte de pudeur des gens qui savent que si l’on veut aider efficacement ses semblables, il ne faut pas les plaindre mais les aider à réintégrer la joie de vivre. C’est une délicatesse raffinée que les Barbares ne comprendront jamais, mais que les humbles connaissent comme une vertu familière.

Et parce que l’Amicale des Anciens Elèves de la Place Lelièvre m’a appris à mieux entrer dans le secret de ce miracle, je lui garde une affectueuse reconnaissance que je veux lui offrir aujourd’hui… comme un hommage.

 

Cour de récréation du faubourg…

L’Armée aime à comparer ses enfants comme des animaux héroïques ou débonnaires. Les anciens Zouaves furent, dit-on, des chacals en Afrique et des lions à Verdun…. Et parce que, un jour, les bataillons d’Afrique du capitaine Lelièvre résistèrent victorieusement dans la redoute de Sidi Brahim contre un ennemi cent fois supérieur en nombre, la légende s’empara de leur héroïsme à travers un calembour. On baptisa ces braves « les lapins du capitaine Lelièvre ».

Depuis le temps a passé… O combien vite ! – comme disaient les chansonniers du Chat Noir – les soldats français ont été appelés à d’autres exploits. Rien n’est plus éphémère que le souvenir de l’héroïsme… Il ne reste aujourd’hui de cette époque oubliée qu’un nom sur une plaque : Place Lelièvre.

Mais il me plait de penser que cette place et ce nom sont magnifiquement associés. La place Lelièvre c’est aussi une redoute … un bastion…  l’un des derniers carrés ou survit un reflet du Bab-El-Oued des premiers âges. Et quel que soit l’assaut formidable des années nouvelles, il ne parvient pas à réduire entre ces murs inspirés, le souvenir du passé.

La place Lelièvre, c’est avec la Cantera, la Basetta et la Pompe, l’une des marraines du vieux faubourg… une marraine magnifiquement vivante, qui fait pendant à ces parrains disparus qui s’appellent  le Moulin, le Pont, l’Oued et le Bain des familles…

Autrefois elle n’était qu’un terrain vague. Puis au bord de cette lande on construisit une église et une école.  Elles existent toujours. Dans l’église Saint Joseph, Cagayous s’est marié, et sur les bancs de l’école sont passées non pas seulement toutes les générations d’enfants du faubourg, mais bien d’autres garnements qui dont allés aux quatre coins du monde français jeter un témoignage de la qualité de l’enseignement qui leur avait été dispensé sur cette nouvelle « colline inspirée ».

Il n'y avait alors   autour de l'école et l'église que de petites maisons basses... et naturellement aucune clôture ne délimitait la place. Dans la partie la plus basse il y avait des acacias et une fontaine.  Quand Pépina venait donner un représentation on logeait les « artistes » dans le local voisin qui avait été une synagogue. Pépina, c’était un embryon de cirque. Mais ce n’était pas la seule attraction offerte à l’avidité des gosses. Le dimanche on faisait jouer le « cinématographe ». On disposait des toiles autour des bancs alignés… et l’on faisait payer cinq sous l’entrée de ce paradis de l’illusion.

-                      «  C’était assez une fois par semaine, m’a dit M. Carrio qui habite la place Lelièvre depuis 65 ans… On ne pouvait jeter cinq sous tous les jours ! »

Une fois par an, quand les conscrits revenaient du conseil de révision, on donnait un bal. Le reste des jours, les jeunes jouaient aux billes et les adultes jouaient aux boules, ce qui est une autre forme du jeu de billes.

Cependant, il n’est pas de partie de boule digne de ce nom sans la sanction de la tournée d’apéritif. Alors s’ouvrit le premier café, le café du et Ramon qui occupait l’emplacement de l’actuel Bar des sports. Il fut vendu deux mille francs à une époque où l’anisette valait un sous.

Enfin la place Lelièvre accéda à la dignité de square quand le maire d’Alger, M. Brunel, lui offrit un kiosque qui décorait jusque-là le square Bresson  que les algérois ne veulent pas se décider à appeler Briand.

Il ne restait plus qu’à habiller la place dans le corset d’une clôture et à partager le centre entre les joueurs de boules et les joueurs de billes.

Ainsi la vieille place est-elle devenue en même temps un stade et une annexe de la cour de récréation. Mais la clôture a mal résisté à la turbulence des gosses du faubourg...

« Ce sont des diables » m’adit M.Carrio, le doyen de la place Lelièvre, « ils ont cassé la barricade »

Puis il ajouta, à travers un sourire !

« Il faut dire que de notre temps nous faisions comme eux ! »

 

La gare désaffectée de Bab-El-Oued, c’est le quai d’embarquement pour Cythère

Un humoriste a qualifié la gare de Bab-El-Oued du terme un peu méprisant de « gare désaffectée ».  C’est sans doute vrai si l’on épouse le point de vue de l’Administration des chemins de fer. Mais la vie se moque délibérément  de la dignité poussiéreuse des administrations. Elle a affecté la gare de Bab-El-Oued à une ligne qui ne figure pas dans l’annuaire des chemins de fer. C’est pourtant l’une des plus vieilles lignes du monde… celle sui dessert les douces provinces de la carte du Tendre… et la gare dite « désaffectée » de Bab-El-Oued, c’est le quai algérois de l’embarquement pour Cythère.

Elle était autrefois la première halte sur la route de Castiglione qu’un petit chemin de fer atteignait à voie de 60 cm atteignait après une journée de voyage.

Elle est aujourd’hui le point de départ et d’arrivée du voyage infiniment plus mystérieux de l’amour.

Elle est encastrée entre deux boulevards comme il sied à une île/ Sur les boulevards coule le torrent mécanique d’une circulation frénétique. Dans l’île miraculeusement protégée par une zone d’ombre que ne déchire nul réverbère intempestif, l’écho des confidences répond aux murmures du ressac qui berce la fragilité des serments de l’amour dans l’inlassable d’une patience éternelle.

Il est puéril de continuer d'appeler cette gare : la gare de Bab-El-Oued. Elle est devenue la « gare des soupirs ».

Par une curieuse rencontre qu’il faut cependant noter, les amoureux qui doivent cette halte inespérée à l’austère administration des chemins de fer, sont redevables de l’aménagement des lieux à l’administration des Ponts et Chaussées qui a eu l’idée d’entreposer des pavés dans cette île paradisiaque.

L’ingéniosité traditionnelle des amoureux a su transformer cette matière première pour l’utiliser à des fins invraisemblables. Les tas de pavés creusés en une multitude d’anfractuosités complices sont devenus des niches, des cellules, des bancs, des divans ou des lits. Les couples qui par définition sont seuls au monde oublient les tumultes rébarbatifs de la vie sur ces pavés de l’amour…  et je trouve un symbole frappant à constater que le même peuple de la rue, s’en va chaque soir flirter sur les pavés.

Voilà la gare de Bab-El-Oued… Celle que l’on dit « désaffectée »… et qui est en réalité la plus belle gare d’Alger… La gare de la jeunesse… de l’amour… et de la vie.

 

La patrie des artisans

Pour le promeneur à peine curieux qui collectionne les images colorées, Bab-El-Oued, c’est une fille aux yeux de velours ou un garçon serré dans une veste de drap bleu…  Ce sont  les chansons de l’Espagne, la gaieté un peu exubérante de l’Italie…. Ce sont les cafés bruyants saturés par les lourdes fumées des grillades et les parfums d’anis. Mais tout ceci c’est la façade un peu conventionnelle… c’est la gravure naïve d’un calendrier qui ne tiendrait pas compte de l’inlassable défilé des années. C’est presque le masque de parade derrière lequel le faubourg cache son vrai visage.

Pour ceux qui rêvent toujours de regarder plus loin que les apparences, et de découvrir les hommes derrière leur légende, Bab-El-Oued c’est paradis des petites et moyennes entreprises, des industries qui ont su trouver un juste équilibre entre la poésie surannée de l’artisanat et les tumultes chaotiques des usines géantes.

C’est le refuge des ateliers que le machinisme moderne n’a pas encore transformés en bagnes, et dans lesquels l’ouvrier reste un homme dans la noblesse du travail.

Cette liberté est peut-être le plus précieux héritage de la Méditerranée où la civilisation a été lentement façonnée par des artisans appliqués. S’il fallait choisir un lointain symbole de notre culture je crois qu’il faudrait réunir dans le même hommage un potier de l’archipel grec et un marin. La légende a retenu le nom du marin, parce qu’elle préfère toujours la bohème aventureuse des nomades à l’application peu prosaïque des sédentaires. Elle nous a transmis le nom d’Ulysse. Nous ne savons pas comment s’appelait le potier. Mais peu importe, il devait réunir en un tout harmonieux la simplicité et l’intelligence, l’orgueil de son œuvre sans lequel il n’y a pas de progrès, et  la gaieté qui teinte le travail d’un reflet de facilité. Il a transmis ces vertus à travers une longue suite de générations qui sont nés des rivages inspirés de la mer latine.

On les trouve à  Bab-El-Oued dans le petit peuple des ateliers qui résume ce que nous savons de la ‘gentillesse » des artisans français du Moyen-Âge.

 

Le rendez-vous des pêcheurs

Depuis qu’il n’y a plus de quartier de la Marine Bab-El-Oued est devenu le rendez-vous des pêcheurs.

Il y a trois grandes catégories de pêcheurs : les professionnels qui jugent la pêche comme une corvée, les amateurs pour qui elle est une passion dévorante dont l’obsession occupe toutes les conversations… et les pêcheurs en retraite qui, ayant oublié les rudes exigences du métier pour ne se souvenir que de la poésie qu’il dispense, servent volontiers de trait d’union entre les amateurs et les professionnels.

De ces trois familles de pêcheurs deux sont à peu près invisibles. Les techniciens sont à la pêche, les autres rêvent à ses fastes dans le vacarme de l’atelier ou du chantier.

Ce sont les marins en retraite que l’on rencontre le plus souvent à Bab-El-Oued : ils sont restés fidèles à l’uniforme du marin et la casquette posée sur la tête comme seuls savent le faire les gens sans galons… le pull-over à col roulé, le veston de toile ou de drap bleu qui sont nés sur les rivages farouches de la Méditerranée. Ils forment un clan à part, et fraternellement mêlés depuis les oiseux matelots jusqu’aux anciens patrons de pêche, ils jouent aux cartes derrière les verrières des cafés.

Ceci mis à part, il est difficile de distinguer les professionnels des amateurs. C’est que la pêche comme la peinture est un art qui se rit de ces classifications arbitraires. En fait les professionnels sont des hommes qui vivent de la pêche, alors que les autres se ruineraient volontiers pour elle. Mais ceci n’a aucun rapport avec le talent du pêcheur.

Si vous voulez rencontrer des professionnels il faut vous lever avant l’aube. Vous distinguerez leurs silhouettes confuses trottant au ras des murs les jours d’orage ou de pluie, ou vous entendrez leurs appels étouffés avant les matins d’été.

Autrefois il leur suffisait de descendre les escaliers des boulevards pour embarquer à bord des chalutiers avant que les muezzins des mosquées n’appellent les croyants à la prière. Aujourd’hui certains pêcheurs doivent couvrir plusieurs kilomètre pour rejoindre les quais de pêche. C’est l’un des innombrables drames d’un progrès mal compris et d’un urbanisme aveugle qui prétend substituer une ville à l’autre, au lieu de juxtaposer les quartiers nouveaux à côté des vieilles communautés serrées par les habitudes sur les lieux de leur travail.

Le soir, à l’heure où les amateurs enfin libérés par l’horaire du travail préparent leurs pièges, les professionnels rentrent pour vendre leur part aux initiés.

Les latins cachent quelque part, dans un recoin de l’hérédité quelque chose de l’âme des pirates. Ils adorent la mer mais ce n’est pas tellement pour s’y plonger dans un vertige d’amour partagé. Ils l’aiment avec une pointe d’égoïsme, pour les joies qu’ils peuvent tirer d’elle. C’est un peu aussi la définition du souteneur.

Ce qu’il y a d’extraordinaire c’est qu’il est partout de la même manière. La pêche est une religion latine dont les arcanes les plus secrètes sont scrupuleusement respectées jusque dans les moindres criques d’Espagne, de France, d’Afrique du Nord ou d’Italie.

Le pêcheur se lève le matin bien avant le lever du jour. Pendant qu’il savoure un café toujours noir, à petites gorgées d’oriental blasé, il entasse dans les « couffins » de palmier tressé, la ligne, les hameçons et l’amorce aux relents de pêcherie abandonnée. Il ajoute la bouteille de vin puis recouvre le tout d’une serviette éponge ou d’un mouchoir colorié. Le « roseau » est accroché derrière la porte. Il le jette sur l’épaule avec le geste martial d’un héros décidé au combat.

Ce qu’il a fait le long du jour, nul ne le saura jamais exactement. Peut-être pêche-t-il tout simplement. Mais les gestes qu’il ébauche ne suffisent pas à convaincre. Ils évoquent assez vaguement un peu, une distraction manuelle, une occupation machinale et inoffensive, qui laisse leur liberté aux vagabondages de la pensée. L’âme du petit peuple de la Méditerranée est saturée par une sagesse millénaire. La pêche pour ces héritiers d’Ulysse, dont le costume bleu accuse le hâle… ce n’est peut-être qu’un prétexte, qu’une supercherie. Elle permet de s’abandonner  aux nonchalances de la rêverie clandestine.

Encastré entre l’eau et la lumière le « pêcheur » ne pêche pas. Il rentre en communion avec la mer. S’il est assis sur un rocher, les petites vagues baignent ses chevilles libérées par le pantalon retroussé. S’il rêve sur une « pastéra » les mouvements alternés de l’eau le bercent comme un  khalief de Byzance. Dans l’un et l’autre cas, le soleil s’efforce de déchiffrer la nature de sa coiffure invraisemblable.

Au bout de quelques heures le «  pêcheur » las de rêver, bénéficie de l’infinie générosité du soleil. L’ivresse de la chaleur et de la lumière le gagne. Il entre, comme les derviches, dans le paradis inconnu, peuplé de reflets irisés ; il s’assimile à ces vieillards qui dorment pendant toute la journée contre un mur brûlé par la réverbération du soleil, et que les musulmans appellent « des buveurs de soleil ».

L’enchantement cesse avec les ombres du crépuscule… et le retour est soumis aux mêmes règles que le départ.

Le pêcheur entre dans un café du port. En une journée de station sur un rocher il a acquis la démarche chaloupée des gens de mer, il pose son panier, les prises dérisoires et les restes d’amorce s’y mêlent sans qu’il soit possible de les identifier. La bouteille est vide, un petit poulpe s’y tient encore agrippé après la mort… comme un ivrogne serrerait un bec de gaz.

C’est l’heure de l’anisette dont le parfum est quintuplé quand les lèvres sont desséchées par le sel.

C’est aussi l’heure des histoires.

Personne n’y croit jamais, parce qu’elles sont arrivées à tout le monde, à Raïsville, aux deux chameaux,à Matarese, sur les jetées du port ou le long de la plage du Jardin d’Essai, où jadis s’est marié Cagayous.

Qu’importe.

Le poisson n’a rien à voir à ces histoires de pêche… C’est l’ivresse de rester une journée au soleil comme une divinité païenne … et c’est l’étrange bonheur de se sentir envahir par un trouble indéfinissable quand on regarde la côte, qui ressemble curieusement, dès qu’on s’en éloigne, aux vieilles lithographies barbaresques.

 

Entre Alger et Bab-El-Oued, L’Esplanade, Principauté libre

L’Esplanade c’est un quartier d’Alger… ou de Bab-El-Oued qui s’étend entre le Lycée Bugeaud, le boulevard Guillemin, l’avenue de la Marne et la mer.

Une controverse est ouverte depuis longtemps à propos de l’Esplanade. Il s’agit de savoir s’il convient de ranger ce quartier dans l’ensemble que l’on appelle Bab-El-Oued, ou, au contraire, de le rattacher à Alger. C’est un problème insoluble. Les « purs » de la Basetta de la Cantera ou de la Pompe, refusent de reconnaître l’Esplanade comme un quartier de Bab-El-Oued, mais Alger l’a toujours assimilé au faubourg.

En somme l’Esplanade joue entre Alger et Bab-El-Oued  le rôle de ces provinces frontières à propos desquelles les hommes ont l’habitude de se battre. Mais, phénomène assez curieux, au lieu d’en revendiquer la propriété, Alger et Bab-El-Oued s’obstinent mutuellement à le rejeter sur le territoire adverse. Ils se battent pour s’en débarrasser ?

L’Esplanade s’accommode fort bien de ce conflit qui lui accorde le statut d’une sorte de Principauté indépendante.

La République libre du Quartier Nelson.

Mais le problème reste posé. Si l’on tente de le résoudre, il faut d’abord décider si la frontière qui sépare Alger de Bab-El-Oued passe au Boulevard Guillemin ou au Lycée Bugeaud.

Ce sera le but de cet essai.

Le conflit qui oppose Alger à Bab-El-Oued à propos de l’Esplanade n’est que l’une des phases de le vieille bataille qui, depuis les premiers âges du monde, est à travers tous les continents, dresse l’une contre l’autre deux formes de l’Histoire : l’Histoire écrite et la tradition orale.

Pour l’Histoire écrite, les portes de Bab-El-Oued s’ouvraient sensiblement à l’emplacement de l’arrêt moderne de T.A., entre le Lycée Bugeaud et la Caserne Pélissier. Pour l’Histoire orale, elles occupaient l’emplacement du Boulevard Guillemin.

Pour les tenants de l’Histoire écrite, l’Esplanade fait partie du faubourg, mais les fidèles de l’Histoire orale la rejettent assez dédaigneusement vers ce « terrain vague » qui s’appelle Alger.

En cette matière il est facile de trancher car les deux thèses sont justes.

Il y a eut deux portes à Bab-El-Oued.

Celles qui s’ouvraient en 1830 dans les vieux remparts turcs, sensiblement en face du Lycée Bugeaud, et celles que les français ont construites vers 1842 à l’emplacement du boulevard Guillemin.

Alors il devient simple d’éclairer la controverse. Les émigrants espagnols qui ont Bab-El-Oued n’ont connu que les secondes portes : celles du Boulevard Guillemin. Pour eux l’Esplanade était de « l’autre côté », du côté d’Alger… et ne faisait pas partie de Bab-El-Oued. Mais autrefois, en 1830, c’était bien le même faubourg qui s‘étendait depuis l’emplacement du lycée moderne jusqu’à la Cantera. On a pu « couper » la future patrie de Cagayous pendant une vingtaine d’années, par les portes du Boulevard Guillemin, ce n’était qu’un accident… mais quand on a démoli les portes, le faubourg a retrouvé son unité… depuis le lycée jusqu’à la carrière.

C’est pourquoi j’ai voulu donner une place à l’Esplanade, dans le cadre de ce reportage.

Rien ne ressemble davantage au passé de Bab-El-Oued que celui de l’Esplanade. V’est la même bohème villageoise, la même gaieté un peu débraillée… la même spontanéité méditerranéenne … et la même poésie surrannée dont nous savons plus dire sir elle nous amuse ou nous attendrit.

Autrefois l’emplacement actuel du Majestic n’était qu’un terrain vague où les gosses jouaient aux billes, et où les forains dressaient le châpiteau des cirques ambulants. A la place du lycée Lazerges il y avait un chenil et des écuries. Le long des escaliers Marengo se dressaient les baraques de bois au bord desquelles on vendait « le kilomètre » et « la barbe à papa ». Enfin en face le lycée c’était le « poids publics » sur lequel les garnements dansaient pour secouer le plancher.

Mais surtout… surtout… à l’angle du boulevard Amiral Pierre et de la rue Icosium, se trouvait le Kassour… le fameux Kassour où tous les gamins d’Alger allaient régler leurs comptes… Le Kassour, indiscutable province de Bab-El-Oued au même titre de la Pompe, ou la Basetta… et dont le nom signifie « le pied du rempart ».

Le saviez-vous ?

Quand le faubourg atteignît l’adolescence on transforma en marché « le trou » qui servait aux courses de taureaux, au pied de la place Lelièvre… et l’on déménagea les arènes de l’Esplanade.

Puis surgirent deux autres formes de spectacle : le Kursaal et le Bal Matarese.

Le Kursaal était un magnifique bâtiment, à l’architecture noble, qui se dressait à côté de la Caserne Pélissier. C’était le temple du music-hall, et la génération qui a précédé la mienne n’en parle qu’avec des larmes dans la voix.

Quand j’étais au lycée, dont je garde un affreux souvenir de réclusion,, j’apercevais l’enseigne rouge du Kursaal par dessus les grilles barbares, et ce souvenir est ancré dans ma mémoire comme un lointain symbole de tous les mystères et de tous les fastes de la vie.

Au bard du Majestic j’ai trouvé Rosine qui fut l’égérie du Kursaal et la grande prêtresse des triomphes que je n’ai pas connus.

Le Bal Matarese c’était à l’origine un bal de famille. Mais il avait lentement dégénéré. Sa clientèle plus mêlée y avait gagné en couleur. Il était né avant le Kursaal. Il lui a survécu  et je me souviens avoir fait l’expérience de tumultueuses batailles à travers lesquelles nos vingt ans vigoureux s’exerçaient aux futures rixes de la vie. Hélas… mes compagnons d’alors sont tous morts à la guerre. Leurs noms n’évoquent que des fantômes. Mais j’aime à m’arrêter à Affreville pour bavarder avec Monsieur Sacchi qui fut l’un des propriétaires du bal et un sculpteur amateur que les artistes aimaient bien.

Tout ceci appartient au passé. Longtemps la Philharmonique de Bab-El-Oued donna sur la place de l’Esplanade des concerts applaudis par toutes les foules du faubourg. La guerre a dispersé ces orchestres ? Plus de course de taureaux, plus de cirque…plus de Kursaal… plus de bal…

Le silence prend plus possession du monde. Le temps n’est plus à la gaieté.

Cependant si l’Esplanade fait indiscutablement partie du territoire de Bab-El-Oued, elle se par d’un cachet particulier.

Autrefois elle figurait sur un îlot battu à droite et à gauche par le flot désordonné des maisons basses de la marine et de Bab-El-Oued.

C’était un îlot bourgeois avec de pompeuses maisons aux « balcons 1900 » et des arcades qui témoignaient d’un souci d’architecture. Mais depuis que l’on a démoli la Marine, l’urbanisme moderne vient, au bout de l’avenue du 8 Novembre, tendre la main à l’architecture bourgeoise. L’Esplanade cesse d’être isolée comme une anomalie. Elle quitte Bab-El-Oued sans rejoindre Alger. C’est un quartier frontière. ..

… Une sorte de terrain neutre sur lequel la France et l’Espagne apprennent à se connaître et confrontent leur visage. Ces bourgeois n’inspirent que du dédain au petit peuple gouailleur de Bab-El-Oued. Mais ces bourgeois le lui rendent bien.

On a pu démolir les portes du Boulevard Guillemin, on n’a pas effacé le souvenir des murs qui séparaient les deux quartiers. Ainsi subsistent longtemps les dissentiments et les rivalités qui séparent les provinces fondues dans une même nation, et il y aurait dans cette constatation une ample matière à d’austères méditations sur la philosophie de l’Histoire.

Enfin l’Esplanade est le seul quartier d’Alger qui communie aussi intimement avec la mer. Alger peut lancer vers elle la passerelle moderne de l’avenue du 8 Novembre. L’Esplanade reste un bastion bâti sur un rocher face aux colères du vent du large et aux brisants sur lesquels vint mourir jadis un bateau qui s’appelait « La Reine Mathilde ».

Nulle part ailleurs qu’à l’Esplanade la mer n’et plus proche de la ville, on en devine nulle part autant qu’ici la prodigieuse présence vivante et nulle part ailleurs la vie citadine n’est mieux rythmée par les échos alternés des grondements et des murmures de la Méditerranée . Quand l’hiver fait rage, les embruns battent les avenues de l’Esplanade comme le pont d’un navire. Quand l’été sourit les parfums de l’iode enchantent les aurores et les crépuscules… et quelle que soit la saison on retrouve sur les ferrures rongées des balcons et des portes, les stigmates qui font la noblesse des vieilles cités maritimes.

Par un étrange paradoxe, ce faubourg d’Alger qui a voulu se donner un visage de quartier  bourgeois, est peut-être celui où les souvenirs de l’Alger barbaresque restent les plus vivants.

Vue de la mer l’Esplanade semble à peine superposée à une vieille lithographie. Les bastions dont les murs plongent dans la mer sont les mêmes qu’autrefois. Ils ont seulement reçu une destination différente. Ils sont offerts aux ébats des jeunes filles de la plus célèbre Société Sportive Féminine. L’Aléria Sport que préside mon ami Tony Arbon, et aux fastes des galas d’été qu’organise le Cercle El Ketteler.

Dans l’un des bâtiments qui les bordent, des chanteuses orientales bercent la nostalgie des fidèles, pendant les nuits du Ramadan.

C’est tout ce qui reste des vieux forts hostiles… un stade et un club… l’écho des orchestres et des rires qui se mêlent à la chanson cadencée des vagues… et si des militaires descendent encore les escaliers d’El Ketteler, ce n’est jamais que pour danser.

 

 Voyage à travers les feuilles fanées des journaux du faubourg.

Pour ceux qui ne seraient pas convaincus de l’originalité du faubourg et qui lui refuseraient le titre de quartier exceptionnel, il reste à dire que Bab-El-Oued n’a pas seulement donné naissance à une littérature, il a créé une presse et je ne pense que nul autre quartier d’Alger ne peut en dire autant.

Il est temps d’évoquer le souvenir des confrères lointains qui ont lancé sur le pavé de la Basetta et des Trois Horloges ces journaux qui s’appelaient « L’Echo de Bab-El-Oued », « Me Cochon » ou « Papa Louette ». Ce sera l’occasion de découvrir une forme inattendue au journalisme, une langue savoureuse et une combativité agressive dont la presse algérienne semble avoir perdu le secret.

J’ai sous les yeux un numéro du « Papa Louette » qui se proclame « journal satirique, humoristique et anti-politique, paraissant tous les dimanches », la date porte le chiffre du 3 mai 1908… et à l’autre bout de la première page on lit « Troisième année, n°64 », ce qui laisse penser que le « Papa Louette » dut interrompre fort souvent sa parution, sans quoi il eut dû au bout de trois ans atteindre au moins le total de 105 ou 150 numéros.

Passons sur l’affreux calembour du titre et remarquons que la direction de ce journal introuvable ne prend pas de gants avec sa clientèle. Elle fait insérer en effet en exergue la formule lapidaire «  les manuscrits non insérés » sont fichus au panier.

Nous sommes prévenus.

Un encadré en caractères gras nous confirme les intentions de la feuille. On y lit «Par la plume ou à coup de tête »

C’est digne du Cid.

Et le contenu tient les promesses de la vitrine. On y va « à coup de t^te » plus que « par la plume ». Il est vrai que ce numéro du « Papa Louette » hardiment la campagne pour les élections municipales et titre son éditorial « pas d’abstention ! » Déjà !

« Allez, allez… ! tas de four à chaux… dit le texte… vous en jetez des tchalefs, vous avez pas de vergogne en dessur votre satche fatcha de calamar en chaleur… »

C’est du réalisme ou  je ne m’y connais pas…

A côté de ces polémiques trempées dans le piment rouge nos controverses modernes paraissent bien pâles, bien anodines, et si nous n’avions pas de temps en temps le style de M. le Professeur  Mandouze, de M. Zanettacci Nicolas ou de M. Chevallet pour nous ragaillardir, la lecture des journaux ne serait qu’un insupportable somnifère.

Encore ne me suis-je imposé de ne donner ici que des extraits accessibles aux démocrates chrétiens, car certains passages feraient rougir un corps de garde de chasseurs d’Afrique.

N’allez cependant pas penser que le « Papa Louette » n’est qu’un brûlot électoral. C’est un vrai journal, avec les rubriques classiques, des spectacles, des sports ou des faits divers.

Rayon spectacle on y apprend que le comique Albens triomphait au Casino Music-Hall et que le programme de Kursaal était un vrai régal.

La rubrique sportive se recommandait d’un titre évocateur : « L’Esport »

En voici un extrait :

                « Juss l’aut, jour quand on foutait le Papa-Louette sous la presse, j’ai reçu la lettre qu’elle vient qu’elle est arrivée trop tard pour le dernier numéro »

                Tanger le jour de la mouna.

                Mon chair confrair

Aujourd’hui l’Arlequin’s Club de Bab-El-Oued, il a fait le jeu avec le Stade Maroquin… l’Arlequin, il a foutu aux maux marocains une patate terrible. Troi but z’à un… Ceuxx de Tanger, aucun il a lancé des « Tobzis », tous sages y z’ont été et tout et tout : etc… etc… »

Dans les colonnes réservées aux faits divers on apprend qu’il y avait une possédée à Bab-El-Oued. Mais ceci me paraît être une farce d’un confrère facétieux.

« Le docteur Gérente, dit l’article pour conclure – et le docteur Rouby n’ont qu’à bien se tenir. Et pour que Barbara perde son deuxième pari nous dévoilons carrément qu’il a la prétention de faire promener « En chemise » ,les deux docteurs, un jeudi sur la place du Gouvernement, à l’heure de la musique des zouaves.

Nous préviendrons nos lecteurs en temps opportun…

Il faut revenir  à la& politique parce qu’elle occupe toute la première page, et parce qu’elle a permis à un poète qui s’est modestement caché derrière un pseudonyme de tourner un petit compliment auquel les années n’ont rien enlevé de son sel.

Ce petit chef-d’œuvre est dédié « aux 182 candidats ».

En voici quelques vers :

 

« Je suis forcé de constater

« Que les hommes sont sans franchise

« Ce n’est que lorsqu’il faut voter

« Qu’avec les gens on fraternise

« Avant, à mes salutations

« Personne de daignait répondre

« A l’époque des élections

« Je suis l’ami de tout le monde.

……………………………………………………………………..

« Nobles, riches, bourgeois, patrons

« Ce jour-là rodent sur la route

« Ils me font des salutations

« Et me payent souvent la goutte

« Ils me disent plein d’affection

« Nous comptons que tu nous seconde

« A l’époque des élections

« Je suis l’ami de tout le monde

………………………………………………………………………

« Et puis quand on les a nommés

« Il est rare qu’on se salue

« Les battus ont l’air condamnés

« Et ne parlent plus dans la rue

« L’orgueil rend l’un bête et crétin

« Et l’autre en sa colère gronde

« Et le lendemain du scrutin

« Je me brouille avec tout le monde

 

Quel dommage que ce poète inconnu ait cru devoir nous cacher son nom. Certaines séquences sont magnifiques.

« Nobles, riches, bourgeois, patrons

« Ce jour-là rodent sur la route

 

On pense à François Villon, on pense aussi à des scrutins plus récents. Il serait cruel d’insister.

 

La rubrique publicitaire occupe toute la dernière page. On y apprend que M. Grima, usine du plateau Soulière – vendait déjà des « Pâtes alimentaires et du couscous arabe ». « Le Restaurant de Lyon, rue des Trois Couleurs (en face La Perle) » annonce changement de propriétaire, et « M . Pascal  Pastor ex-restaurateur à Alicante » propose un service soigné pour un franc le repas.

C’est plus fort que mon ami Laurent.

Mais ce n’est pas tout.

« M.Hafiz, 1, rue du Hamma » offre des cigarettes « Trois étoiles » pour 0 fr, 15 et le « Maison Nahon, 17, rue Bab-Azoun » promet un complet sur mesure pour 45 francs.

Mais la plus savoureuse des petites annonces est intitulée

GUARDA ! ! !

On y lit :

« C’est dimanche qu’on se tire la tombola à chez Marcel Ouette

… Il y a quatre bouteilles : Premier – Quina St Marcel – Moscatel et Madère et autre chose encore

Çuila qui veut pas de bouteilles y prend autre chose…  « 

Et c’est signé :

« Pépette de las Plameras »

L’agence Havas ne reçoit plus de petite annonce aussi joyeusement rédigée.

C’était  en 1908.

Le faubourg achevait sa turbulente jeunesse.

 

Nostalgie de Bab-El-Oued

Pendant la nuit de l’occupation, Francis Carco,réfugié sur la Côte d’Azur, écrivit un livre que l’avenir rangera sans doute dans la liste de ses chefs-d’œuvre : « Nostalgie de Paris ». Il y passait en revue, à travers une sensibilité aiguisée par une tristesse infinie, toutes les grâces perdues, tous les charmes de Paris, assassiné par le temps et les hommes, c’était à la fois un récit, une évocation, un poème et une chanson. Mais la guerre qui avait prêté à cette résurrection  un déchirant visage, n’était au demeurant qu’un prétexte. « Nostalgie de Paris » c’était surtout un cri arraché au cœur d’un homme par la fuite inexorable du temps. Du fond de son exil qui multipliait la cruauté de cet engloutissement, Francis Carco, avait surtout tenté de faire revivre les mirages et les rêves que sa jeunesse avait accrochés à tous les carrefours de Paris… et dont le souvenir lui apparaissait comme un trésor.

L’aurore d’une liberté sans cesse remise en question par les barbares, s’est enfin levée, au bout de ces temps enfoncés dans toute la tristesse du monde. Mais la lointaine nostalgie de la jeunesse demeure piquée dans notre cœur comme une blessure inguérissable ; et nous ne parvenons à apaiser cette douleur qu’en déroulant l’interminable litanie des souvenirs authentifiés par des images oubliées.

Il faudrait le talent de Francis Carco pour écrire une « Nostalgie de Bab-El-Oued » qui ne fut pas défigurée par des banalités désespérantes.

Mon propos est plus modeste.

Je ne rêve que de réveiller un reflet, et, à travers cette lueur indécise d’incliner les anciens à se pencher sur les charmes d’un passé déjà suranné tout en aidant les jeunes à découvrir que chaque génération sait accommoder à la fois la vie et le monde aux vertiges de ses plaisirs.

Pour mener à bien cette tâche, il suffit d’un peu d’enthousiasme et de beaucoup d’amour.

Si l’on veut comprendre les jeux et les plaisirs du Bab-El-Oued du temps passé, il faut ré imaginer le faubourg. C’est un village. Il est adossé à la montagne, mais il s’ouvre sur la mer. Il ressemble à un entonnoir dans lequel s’engouffrent tous les appels de la Méditerranée que les Andalous, les Maltais, les Corses, les Napolitains, les Provençaux, les Catalans sont habitués à entendre à travers la longue mémoire des siècles. Les joies et les peines du village sont symboliquement partagées aux deux pôles du faubourg. Au fond de l’entonnoir il y a la carrière. De l’autre la plage s’allonge comme une promesse de farniente. La carrière c’est l’obsession de la semaine, la plage, c’est le rêve du dimanche et le paradis quotidien des enfants.

La plage s’appelait « le bain des chevaux » parce qu’on y menait les équipages des messageries...

C’est là, n’en doutons pas, qu’a du se baigner Cagayous.

Il n’y avait naturellement pas de cabines. On se confiait à la caresse de l’eau dans le plus simple appareil. Ce n’était pas permis… Mais comme beaucoup de choses en pays latin, c’était toléré. *Cependant il passait sur la plage bien des rôdeurs  dont il convenait de se méfier si l’on voulait retrouver son vestiaire quand on avait épuisé les joies de la baignade. Enfin la police et les farceurs guettaient aussi les imprudents.

Ainsi savons-nous que « Cuegnot » à qui un agent avait confisqué ses habits pendant qu’il flottait dans l’onde pure, ne dut qu’à l’astucieuse rouerie de son cousin « Ange », de ne pas être obligé d’attendre la nuit pour regagner son domicile.

La plus élémentaire prudence contraignit donc les baigneurs qui s’abandonnaient au balancement cadencé des vagues, à ne jamais cesser de surveiller leur pantalon déposé sur le sable… et de cet exercice de haute école naquit la savoureuse expression algérienne «savoir nager et garder le linge » qui définit aujourd’hui, par extension, un garçon particulièrement débrouillard.

Ceci se passait aux temps héroïques… aux temps lointains où le mot liberté avait un sens. Peu à peu les habitants de Bab-El-Oued prirent l’habitude de venir se détendre sur la plage des fatigues de la journée. D’astucieux commerçants firent élever une guinguette. On construisit des cabines pour « garder le linge » pendant que l’on nageait. Le « bain des chevaux » devint le « bain des familles ». Pendant les mois d’été on faisait tous les soirs la popote sur la plage. Les voisins et les amis qui avaient fui ensemble les maisons surchauffées, se réunissaient autour des feux sur lesquels cuisaient les « pællas » traditionnelles.

La fin du repas était toujours la même. Les hommes empoignaient l’accordéon et la mandoline. Et, près des fumées qui montaient encore sur les brasiers mourants, ils jouaient de vieilles complaintes andalouses, composées pour chanter l’austère beauté des paysages dévorés par le soleil, la langueur des soirs, la violence farouche des luttes de l’amour… toute la nostalgie desepérée des vieux peuples qui savent le prix de la souffrance et qui ont enfermé dans les plaintes déchirantes de la musique, le fatalisme qui panse leurs désillusions comme un filtre magique.

Cependant, il n’est pas de leçon de sagesse qui puisse arracher l’espoir ancré au fond du cœur de la jeunesse. Les filles et les garçons, allongés sur le sable, retrouvaient sans doute derrière leurs yeux clos sur le brasillement des étoiles, les éternels rêves d’amour que berçait sous les ciels de velours le perpétuel bavardage du ressac.

Dès l’aurore les garçons couraient à d’autres jeux. Ils descendaient les pentes du « trou Caston » sur des tôles légères, comme des poulbots descendent les escaliers du Sacré-Cœur ; ou ils couraient chercher les grenouilles dans le bassin du moulin.

Quand le goût du sport eut traversé la mer, lancé par les grandes ondes de la mode, Bab-El-Oued fut partagé entre deux spectacles : le football et les courses cyclistes. Le premier a du naître quelque part sur la vieille place Lelièvre et le célèbre E.B.O.  Fut  le premier club du faubourg ; les secondes drainèrent en bordure de la rue Malakoff tout ce que Bab-El-Oued pouvait compter de sportifs ou de curieux.

Mais pour tous  ces fils d’Espagne… ces enfants de Catalogne, des Baléares ou d’Andalousie, qui n’avaient pas eu le temps d’oublier les passions du pays natal, l’irremplaçable attraction, c’était la course de taureaux, Les « arènes » occupaient l’emplacement du marché moderne. C’était, disent les anciens, « un grand trou qui allait depuis La Pompe jusque chez Gras » ; le public s’asseyait sur les pentes. Les « toros » étaient lâchés au fond du « trou ». Et, sous une lumière encore plus transparente que celle d’Espagne, sous un ciel plus léger au fond duquel chantaient les grâces un peu mièvres de la Méditerranée se déroulaient les terribles phases du jeu du sang, du soleil et de la mort… La majestueuse cérémonie d’un rite aux arcanes compliqués, que les barbares jugent cruel mais qui est un reflet somptueux et farouche de l’âme d’un peuple qui a su élever à la fois le goût et le mépris de la mort au rang d’un art.

Les soirs de fête on organisait des bals dans les cours et aux carrefours des rues. L’orchestre était toujours le même, la mandoline à la fois sentimentale et canaille, langoureuse ou burlesque, y triomphait.

Le bal, pour les garçons et les filles qui ne voient dans les lampions d’une fête qu’un reflet assourdi des flammes qui brûlent en eux. C’est une parodie de l’amour. Mais à la complicité des danses, les garçons et les filles préféraient encore l’hommage plus précis des sérénades qui sont un langage secret, une confidence et un message… ou une plainte de désespéré qui s’obstine à poursuivre une chimère.

Les garons se réunissaient dès la nuit tombée. Les filles guettaient, derrière les volets, les échos de la musique qui traînait dans les ruelles. Le chœur s’arrêterait-il devant leur porte ? … ou ces garçons cruels iraient-ils porter ailleurs la gerbe d’une chanson d’amour ? La jalousie et l’espoir se battaient au fond du cœur dans de furieux battements de tambour. Si les musiciens s’arrêtaient, la belle quittait la fenêtre. Il fallait feindre la colère et enfermer derrière les paupières closes sur le plaisir, l’apparence d’une indignation. Il n’y a que les peuples rompus à ces roueries qui savent ce qu’est l’amour. Mais il n’est pas non plus de passion que les Latins savent tourner en dérision…. Et quand les « novios » étaient las de chanter leur impatience sous les fenêtres des « novias », ils allaient donner des sérénades burlesques aux carrefours. On ajoutait quelques boîtes de fer blanc à l’orchestre… et l’aventure se terminait sous les tomates, dans le torrent des injures et des rires échangés au fond des cours.

On connaît la célèbre formule qui définit la fameuse sérénade que des humoristes donnèrent jadis «  à la figuancée  Maria Frézolsse »…

Elle était – dit-on – « si tant tellement bonica qual petit chien de pépète, il se remuait la queue del gousto qui se tenait »…

Le lendemain, on commentait les sérénades, et l’on projetait de nouvelles au cours de la promenade sur l’Esplanade.

La promenade, c’est une autre habitude du faubourg… un autre rite venu d’Espagne avec la passion des courses de taureaux, le plaisir de brailler des « paella » sur la plage et le goût un pervers des sérénades. C’est, à la fois, la cour de récréation de Bab-El-Oued, et le champ clos où se déroulent chaque soir les grandes manoeuvres de l’amour.

C’est plus qu’une promenade.

C’est une parade.

Car les peuples au sang généreux savent parer d’une souveraine élégance les moindres futilités de la vie.

La grande parade de la rue, c’est à la fois une détente et un carrousel… un ballet et un défilé… une sorte de course aux potins et aux œillades… mais aussi une procession ordonnée par l’étiquette rigoureuse des habitudes. C’est un éclat de rire et un murmure… une confidence et un cri de triomphe ou de joie… C’est un défilé d’images en apparence incohérentes, mais qui sont liées les unes aux autres par mille liens  secrets. C’est une cérémonie profane, embaumée par l’acre parfum des grillades et des boissons à l’anis, une cour d’amour embrasée par tous les messages de la vie.

C’est le triomphe de la jeunesse.

C’est aussi la seule coutume qui ait survécu à la longue moisson des années… et c’est grâce à elle que le passé s’enchaîne dans le présent dans les rues du faubourg.

Tout cela c’était hier. Mais qu’est-ce qu’hier, aujourd’hui et demain ? dit la sagesse millénaire des Chinois. Rien n’a changé que l’aspect extérieur des choses dont la nouveauté nous incline à croire que tout est bouleversé.

Il n’y a plus de bain des familles mais Matarese et les petites criques de Raïsville  restent le paradis des gosses du faubourg. La plage a disparu, enfouie sous les barbares entassements de béton des boulevards… et les automobiles aux lignes surréalistes roulent aujourd’hui sur la même route que gravissaient jadis péniblement les pataches à chevaux.

Et après ? L’horizon s’est un peu élargi. Mais c’est tout, les pêcheurs continuent à s’asseoir sur les parapets des boulevards, comme autrefois sur les rochers les sages y passaient des jours entiers, fascinés par les moindres frissons d’une canne de roseau. Les rêveurs ne se sont jamais lassés de courir la petite aventure quotidienne de la pêche à la palangrotte ou au trémaille. Bercés à l’aube sur l’eau verte animée par les jeux des marsouins ; ou balancés le soir par les petites houles couleur d’outre-mer, ils reviennent brûlés par le soleil, ivres de lumière, mais fiers de serrer quelques cabotes ou quelques rascasses dans un panier de palmier nain tressé. Et tous regardent rentrer les chalutiers qui dansent dans les vagues hargneuses des crépuscules d’hiver, parce que le chalutier représente toujours pour ces latins qui naissent avec les cheveux teintés par l’iode et les lèvres déjà salées, le fabuleux bateau des pêches miraculeuses.

Pour les jeunes garçons les matches de football ont remplacé les courses de taureaux. Mais il suffirait de bien peu de chose pour rallumer le feu qui couve avec des souvenirs confus de sang lentement pompé par le sable d’une arène, d’esquives fulgurantes, d’attitudes majestueuses, et de cris à travers lesquels passe l’éternelle angoisse de la vie et de la mort qui prête à la corrida l’essentiel de sa noblesse.

On n’attend plus un an pour courir les vertiges du bal, où les garçons et les filles savourent une subtile parodie de l’amour. On s’entasse dans les voitures qui mènent chaque dimanche des grappes de jeunesse un peu avide vers les fêtes rurales qui illuminent les nuits d’Afrique avec des feux d’artifice de papier coloré. Mais ce rythme ne change rien à l’affaire. Le rêve reste le même que celui auquel s’abandonnent voluptueusement les amoureux de la gare. Dans le tumulte un peu canaille de la fête ou dans le silence qui pèse sur les pierres tièdes des parapets du boulevard, c’est la même chimérique poursuite de tous les mirages de la vie qu’exhalent les grâces conjuguées de la Méditerranée… la luxueuse présence des ciels de velours, les parfums des algues foncées et le perpétuel murmure du ressac.

Bab-El-Oued reste aujourd’hui le même faubourg qu’hier parce que cinquante ans ne suffisent pas à changer des hommes qui ont été pétris par une longue suite de siècles, la même gaieté spontanée chante dans les ruelles, la même ironie éclate dans les appels, la même noblesse dissimule les mêmes difficultés et le même gentillesse, pare d’une émouvante simplicité les sincérités d’un petit peuple. Seuls les accents s’émoussent lentement, la trame colorée de la langue use les teintes trop criardes sur les bancs des écoles et dans les brassages de la vie. Mais mon ami Pons, écoutant l’un de ses voisins éclater de rire  a pu encore me dire, il y a encore quelques jours ;

-                      « Celui-la ne changera jamais… même quand il rit… Il rit en espagnol… »

Une nouveauté cependant a profondément marqué le faubourg. C’est le cinéma.

A ces Latins à l’imagination généreuse, la mystérieuse magie des images a offert un canevas inespéré. Et le filles et les garçons que les rigoureuse disciplines du travail enferment prématurément dans les médiocrités de la vie, suivent chaque semaine, dans l’ombre des salles de projection, à travers les mythes des personnages, de la légende, des rêves, qu’ils n’eussent jamais osé ébaucher seuls.

Leur sens de la grandeur et leur passion de l’amour y trouve des prétextes vraisemblables où ils peuvent accrocher leur goût de l’invraisemblable.

Cela certes n’a pas encore suffi pour transformer Chicanelle, Embrouilloune ou Scaragolette en Douglas Fairbanks, Clark Gable ou Robert Taylor. Mais c’est peut-être pourquoi la savoureuse Mme Solano de Musette, se coifferait aujourd’hui comme Rita Hayworth.